24 août 2025, nous y sommes, de retour sur une ligne de départ, le jour de mes vingt-huit rotations autour du soleil. Malgré la difficulté du sport cycliste qui ne cesse de m’interloquer après toutes ces années de compétition, je ne puis qu’être envahi par une autre émotion qu’une profonde joie pour ce retour à mes sources. Ce retour est également une expérience philosophique, car chaque expérience de la vie est riche de données. En effet, il n’y a rien qui soit dans l’intellect avant d’être dans les sens, nous dit saint Thomas (1). Chaque moment de ma vie devient donc une découverte nouvelle sur le sinueux et inépuisable chemin vers la sagesse. Le cyclisme doit être ordonné à une vie vertueuse — ordonnée selon la nature propre de l’homme.
Contexte et organisation de l’entraînement
Revenons déjà en arrière. Pendant de nombreux mois, mon fidèle destrier accumula la poussière par-dessus son éclatante robe. En effet, pour la première fois de ma carrière, ou disons avec rigueur, depuis que je pratique le cyclisme avec un grand sérieux — même si dès le plus jeune âge je ne suis pas certain que l’adjectif sérieux soit tout compte fait inapproprié connaissant mon inclination naturelle vers la recherche de l’excellence — je rangeai le vélo au placard pendant plusieurs mois. Je ne fis pas rien, je continuais tout de même d’entretenir mon physique — cet essentiel à la santé humaine. Dès lors que j’appris l’organisation de la première édition des championnats nationaux de vélo de gravier (2) (en bon français), il me fallut peu de temps pour redécouvrir une intense motivation. L’homme est uniquement mû en vue d’une fin, telle que tout ce qui est dans la nature. Dans ce cas, la réussite au championnat devint la cause finale et l’appétit la cause efficiente. Cette fin n’est pas la plénitude de la fin naturelle de l’homme : le bien commun, et encore moins de sa fin surnaturelle : l’union avec le Premier Principe ; mais il est juste de dire qu’elle est subordonnée à ces autres fins, plus absolues.
Après de longs mois loin des sentiers poussiéreux, je remontai alors sur le vélo. Il me fallut faire preuve de patience — cette vertu intégrante à la troisième des quatre vertus cardinales — la capacité à être joyeux dans l’attente de la réalisation d’une fin. Le cyclisme doit toujours être un moyen de cultivation de la vertu — non une simple poursuite désordonnée de la performance à tout prix où l’homme devrait se dépasser lui-même, hors du tout, pour se métamorphoser en un idéal de surhomme nietzschéen.
Comme je l’exprimai plus tôt dans cette pièce, la connaissance commence par l’expérience sensible. J’ai toujours une idée de l’entraînement idéal en vue de la juste fin, mais pour cette raison, je me laisse la possibilité de toujours ajuster le programme en fonction des informations communiquées par mes sens internes. Cela signifie que même si la veille, je pensais compléter une sortie de six heures, dans le cas où mes jambes ne répondraient pas comme prévu, j’adapterai la séance — marque de l’attention précautionneuse. Je décide généralement de la séance après les quinze premières minutes réalisées à allure modérée, exactement lorsque j’entame la première ascension de ma sortie. Le rythme de ma montée sera dès lors déterminé à cet instant.
Pour cette préparation, j’augmentai progressivement le volume hebdomadaire, jusqu’à atteindre un pic de vingt heures la semaine précédant ce championnat régional. Avec le temps, j’ai réalisé que je suis en capacité de digérer une charge conséquente la semaine avant celle de l’objectif. Dans ma vie, l’acte de pédalage s’est progressivement révélé comme une recherche introspective de l’être, et même de l’Être.
Exécution de la course
La course démarra sur des chapeaux de roues. Dès lors que la voiture ouvreuse déclara la chasse ouverte, certains coureurs montrèrent promptement qu’ils n’étaient pas présents pour faire de la figuration ou compléter l’évènement à une allure cyclosportive. Lors de l’entrée dans le premier chemin, je payai une première erreur qui aurait pu être décisive. Effectivement, lors de la reconnaissance du parcours que j’effectuai la semaine précédente, je ne reconnus pas cette section particulière, pensant qu’il y avait une erreur dans la trace GPS. J’y pénétrai donc dans une position défavorable. En gravel, dès que le circuit se transmute en une piste étroite (ou singletrack en Shakespearien), il est primordial d’être placé parmi les tout premiers afin de ne pas subir la tension de l’élastique. Comme nous le savons tous, étiré par-delà sa capacité, il rompt.
Après une longue période où mon moteur interne fut poussé dangereusement vers la surchauffe, il fallut laisser partir certains ouvreurs à l’avant de la course et se contenter d’une place dans le groupe de contre. Cet instant n’est jamais le plus simple, mais il est néanmoins un des moments clés de la course. Les pensées négatives nous assaillent, mais l’homme est libre d’y répondre selon sa volonté. Alors, il me fallut rester, comme à chaque instant de la vie, concentré en vue de la fin déterminée par la syndérèse — la lumière intérieure éclairée par la loi naturelle.
La nature du cyclisme de gravier fait que les épreuves font place à de longues journées sur la selle, mais également le risque d’incident mécanique y est accru à cause du terrain cassant, beaucoup plus impactant sur le matériel que le bois du vélodrome. Également, il est beaucoup plus difficile de trouver des fenêtres pour se reposer. Par exemple, prendre le temps de consommer une barre est un exercice nettement plus ardu que durant une course sur route. Il y a, certainement, peu de moments où la pression peut être relâchée sur les pédales. Considérant les points mentionnés ici, il est critique de gérer son effort en prenant en compte l’entièreté de la course ; c’est un acte de prévoyance, la juste relation avec le futur. Enfin, il est crucial de se remémorer que faire partie d’un groupe plus loin ne signifie pas se contenter de l’actuelle position — cette position n’est qu’en puissance, et non en acte, tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie. J’ai en effet maintes fois constaté que je passais ma course à reprendre des positions — les autres ne tenant pas la distance ou subissant des incidents mécaniques. Comme toujours, il en revient ici à la prudence de déterminer les moyens.
Il est de la plus haute importance de se « connaître soi-même », comme nous l’enseigna Socrate. Colby Pearce, cycliste olympien et un de mes mentors, rappelle que c’est la première règle pour tout succès athlétique. Portant quelques kilogrammes supplémentaires durant cette épreuve dont je ne fus pas capable de me délester avant le jour J, je savais que je produirais un effort considérable lorsque la pente s’inclinerait en direction du ciel. Inversement, j’étais conscient de mon avantage technique dans les descentes, et même de mon avantage sur les chemins cassants, pédalant naturellement à un couple élevé — à une faible cadence. Tout cela peut sembler une évidence, mais il est peut-être judicieux de rappeler les évidences connues du bon sens à notre étrange époque où les chimères grouillent telle une meute de loups affamés.
Enfin, ma tempérance allait être mise à rude épreuve. Alors que nous venions d’en terminer avec les difficultés majeures de la journée, l’horizon semblait maintenant dégagé pour atteindre avec aise la terre promise. Il en fut tout différemment ; je subis soudainement une crevaison. Alors, je gardai mon calme, même si je dois avouer qu’il y a encore du travail afin d’atteindre l’idéal de contrôle de soi, même si la colère n’est pas mauvaise en elle-même, mais seulement si son orientation n’est pas adéquate. Aristote nous rappelle que tout homme peut facilement se mettre en colère, mais qu’il est difficile pour l’homme d’être vertueux, c’est-à-dire de trouver la médiété entre manque et excès : « En toute chose, en effet, on a peine à trouver le moyen : par exemple, trouver le centre d’un cercle n’est pas à la portée de tout le monde, mais seulement de celui qui sait. Ainsi également, se livrer à la colère est une chose à la portée de n’importe qui […] » (3). Dans un tel moment, il peut être bon de se rappeler des mots tels que ceux-ci du sage roi : « L’insensé à toute heure exprime ses humeurs, le sage a du recul et les tempère. » (4)
Par la suite, un autre accroc se manifestera sur la route vers l’arrivée. Le fléchage nous indiqua d’entrer dans une forêt, mais le passage était obstrué. Que faire ? Rebrousser chemin et sortir du parcours officiel, ce qui ne semblait pas correct, ou bien persévérer quitte à perdre un temps infini si l’obstacle n’est pas singulier, mais pluriel. Je choisis la première option. Il fallait ici rapidement prendre une décision, faire preuve de sagacité comme disaient les Anciens. « La sagacité est une disposition par laquelle tout d’un coup l’on découvre ce qui convient. » (5) La paralysie par analyse est la maladie en puissance du philosophe, mais probablement pas celle de celui qui est digne de cette distinction, celui qui comprend la philo-sophie comme amour de la sagesse en relation avec l’esse ipsum subsistens — l’être même subsistant — qui ne peut être autre que l’unique Roi arborant, dans la gloire, la couronne au sommet de la hiérarchie de l’être.
J’arrivai ensuite au poste de dépannage, que j’aurais pu louper s’il était placé à l’entrée et non à la sortie du village. Par chance, le second cas se produit. La roue de la fortune s’arrêta sur une case favorable. Alors, à la manière d’un arrêt en Formule 1, mon équipe — ma famille, première cellule de la société tant menacée en nos temps — effectua le changement à toute vitesse, puis je revins, au prix d’un important effort, au niveau de mon unique compagnon au moment de la crevaison. Il ne nous restait alors plus qu’à collaborer pour atteindre cette précieuse ligne d’arrière.
Ce saut dans l’inconnu se conclut donc par un résultat satisfaisant — une cinquième place — et une nouvelle dose significative de données recueillies par les sens pour être traitées par l’intellect agent et terminer comme formes dans l’intellect possible. J’en conclus notamment que je pris de correctes décisions d’ajouter davantage de variations dans mon programme d’entraînement, signe que cette prudence naturelle, vertu première, et purifiée par la grâce, se développe chaque jour à travers l’habitude. Maintenant, je dois déjà retourner sur ma chère machine à deux roues afin de poursuivre la préparation de la véritable échéance sportive de cette année 2025 : les tous premiers championnats de France de cette belle discipline.
Références :
1. De veritate, q. 2, a. 3, arg. 19.
2. Office québécois de la langue française, Vélo de route tout-terrain, Vitrine linguistique [en ligne] : https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26543567/velo-de-route-tout-terrain, consulté le 23 septembre 2025.
3. Eth. Nic., II, 9, 1109a.
4. Prov. 29, 11.
5. S. Th., IIa-IIae, q. 49, a. 4, c.